Les Irresponsables. Qui a porté Hitler au pouvoir ?

Publié le par MS21

Les Irresponsables. Qui a porté Hitler au pouvoir ?

Le livre de Johann Chapoutot est sorti l’an dernier ( 2025), il a eu un grand succès et l’auteur fut invité sur de nombreux plateaux…

Sur la quatrième de couverture on peut lire : « Johann Chapoutot est professeur d’histoire contemporaine à la Sorbonne. Spécialiste de l’Allemagne et de la modernité occidentale, il est l’auteur d’une dizaine d’ouvrages traduits en quinze langues dont, aux Editions Gallimard, La loi du sang : Penser et agir en nazi, La révolution culturelle nazie et Libres d’obéir. »

Pourquoi un tel succès de librairie des « IRRESPONSABLES ? »

Dès le prologue, rédigé sous forme d’une fable, on comprend où l’auteur veut en venir : nous mettre en garde contre toute alliance avec l’extrême droite ! Il va démontrer que c’est une coalition des partis de droite avec le parti nazi qui a porté Hitler au pouvoir et non un coup d’état ou un vote populaire comme cela est encore trop souvent raconté.

Exemples de fausses affirmations (page 32) :

« les nazis sont quand même arrivés démocratiquement au pouvoir » (faux)

« Hitler a été élu par les Allemands » (jamais)

« la crise a conduit les nazis au pouvoir » (faux)

« les extrêmes / les populistes /les extrémistes ont tué la démocratie de Weimar » ( faux)

L’actuelle montée des nationalismes et des partis d’extrême-droite un peu partout sur la planète ne manque pas de nous inquiéter. On voit émerger des groupuscules violents qui se réclament de l’idéologie nazie en France, en Europe et ailleurs... Le gouvernement de Kiev a rapatrié et mis en terre, avec les honneurs nationaux, la dépouille d’Andry Melnyk, pourtant criminel de guerre pour le compte de Hitler. De même Stepan Bandera, proche de la Wehrmacht, est encensé, une statue à son effigie occupe la place principale de Lviv, en Galicie, et des rues portent son nom.

Les partis de droite radicale ou d'extrême droite sont au gouvernement dans plusieurs pays européens, notamment en Italie, en Finlande, en Croatie, en Slovaquie et en République tchèque.

Plusieurs Etats d’Amérique du Sud ont élu récemment des Présidents d’extrême droite soutenus par Donald Trump ( Daniel Noboa en Equateur, Nayib Bukele au Salvador, Rodrigo Paz en Bolivie, Javier Milei en Argentine, Abelardo de la Espriella en Colombie …) . Le nouveau Président du Chili José Antonio Kast, est le fils d’un officier nazi qui a émigré en 1945.

Les conséquences de la première guerre mondiale

Au sortir de la première guerre mondiale ( 1914-1918) l’Allemagne vaincue est épuisée, ruinée. Les Alliés l’obligeront à signer le traité de Versailles (1919) qui lui imposera de très dures conditions : paiement des « Réparations » une somme considérable, l’occupation de la Rhur et la restitution de l’Alsace- Moselle à la France, une diminution drastique de son armée tant en hommes qu’en matériel, la perte de toutes ses colonies...

Le peuple allemand se révolte : c’est une véritable révolution (1918-1919) (1).

L’empereur Guillaume II est contraint d’abdiquer et la république allemande est proclamée le 9 novembre 1918, soit deux jours avant la fin de la guerre. Le premier Président de la République Frederich Ebert (SPD) est élu par l’assemblée nationale le 11 février 1919.

La République de Weimar (1918-1933)

               De sa constitution …

Une assemblée constituante se réunit à Weimar. Au bout de six mois, le 31 juillet, la Constitution est adoptée puis promulguée le 11 août 1919.

Dans son introduction, - pages 20 à 23 – Johann Chapoutot réhabilite la République de Weimar qui a généralement été vilipendée, accusée de tous les maux, responsable de l’arrivée de Hitler au pouvoir…D’après lui, c’est faux et injuste.

 

 

 

Il écrit : «  la république de Weimar pour celles et ceux qui la créèrent et la portèrent sut faire rimer histoire et espoir » et il insiste sur cette performance : « la rédaction en six mois, d’une constitution libérale,

démocratique et parlementaire mais aussi sociale [...] Les historiens ont enfin acté que, avant d’être une histoire tragique, un syndrome ou un trauma, Weimar a été une histoire vivante, ouverte sur un avenir prometteur ».  

          ...à l’effondrement

Hindenburg, vieil aristocrate, maréchal prussien monarchiste, qui a poussé Guillaume II à l’exil, est élu président au suffrage universel direct le 29 avril 1925. Johann Chapoutot fait un portrait détaillé du personnage : ses mensonges et ses reniements, ses façons de contourner la Constitution : c’est un régime présidentiel qui s’installe (2)( pages 63 et suivantes).

Il écrit : « Hindenburg déteste les sociaux-démocrates (SPD) , il se méfie des membres du parti du centre, catholique, ( Zentrum) à l’exception de ceux qu’il décide d’adopter et de distinguer ( Brüning, Papen...) il abomine les syndicats et a tout particulièrement les communistes en horreur [] et il entretient une défiance sourde à l’égard des Juifs et des Polonais (page 73 ).

Elu par le peuple, le Président est le véritable chef politique car la Constitution lui donne des pouvoirs étendus : il possède le commandement suprême de l’armée, l’état d’excception, le droit de grâce, le pouvoir de dissoudre le parlement, etc. Quant au chancelier, nommé par le Président, il fixe les lignes directrices de la politique qui seront portées devant le Parlement (Reichstag) dont il devra obtenir la confiance. La République de Weimar comptera 16 chanceliers :  tous ces gouvernements sont marqués par leur instabilité et leur brièveté. Le mode électoral pour les élections législatives étant la proportionnelle intégrale, aucun parti n’obtient la majorité des sièges et chaque vote donne lieu à la formation de coalitions qui fluctuent au gré des circonstances. Toujours à la recherche d’une majorité au Parlement, le Président Hindenburg, va le dissoudre 4 fois, chaque dissolution suivie d’une élection législative anticipée ( sept. 1930, juillet 1932, nov. 1932, mars 1933).

La montée des idées d’extrême-droite

 Le magnat des médiats, Alfred Hugenberg, va patiemment, obstinément,         transformer l’espace et le débat publics allemands en incubateurs des idées d’extrême-droite tout au long des années 1920 ( page85).

Elu député à l’Assemblée Constituante de Weimar en 1919, il s’oppose de toutes ses forces à l’avènement d’une République parlementaire [...]réélu député, il mène une politique d’opposition constante [...]à tout projet d’inspiration démocratique et sociale...(page 88).

Non content de nazifier l’espace public par ses médias, et de contribuer ainsi au travail de propagande du NSDAP, Hugenberg travaille à l’intégrer à l’union des droites qu’il appelle de ses vœux ( page94).

On constate ainsi à chaque élection régionale ou fédérale, une augmentation des votes pour le parti nazi fondé par Adolf Hitler. 

« Ils ( les nazis) ont su gagner les faveurs des puissants, de la police et de l’armée. Ils sont du reste considérés comme des partenaires de coalition tout à fait acceptables par le DNVP, bien sûr, mais aussi par le Zentrum [] il faudrait leur laisser leur chance, puisqu’on ne les a jamais essayés, et pour qu’on voit comment ils s’en sortiront – mal, selon toute hypothèse, ce qui permettra de lever l’hypothèque . (page25)

La bascule se produit le 31 juillet 1932

Suite à la dissolution du Reichstag du 4 juin 1932, les élections législatives du 31 juillet voient le parti nazi faire une percée spectaculaire : il passe de 107 à 230 sièges et devient le premier groupe parlementaire tandis que le parti communiste (KDP) avec 89 sièges est second. Mais toujours pas de majorité !

Le chancelier sortant Franz von Papen est réélu chef du gouvernement alors que selon la Constitution et ce qui s’est pratiqué jusqu’alors, Hindenburg aurait dû nommer Hitler à la chancellerie, ce qu’il refuse à ce moment-là.

Comment gouverner et avec qui ? Ou plus clairement comment se maintenir au pouvoir ?[…] négocier avec les nazis au sujet de l’entrée de certains d’entre eux dans le gouvernement sous une forme encore indéfinie...(page 171)

Fort de ce succès électoral au Reichstag, voici la déclaration de Goebbels :

« On doit maintenant exercer le pouvoir et éradiquer le marxisme d’une manière ou d’une autre ...On n’arrivera pas à la majorité absolue, on doit donc choisir une autre voie ». ( page 166)

Hitler chancelier du Reich

Un pacte est conclu entre Hitler et von Papen(4) à la fin de janvier 1933. Le 30 janvier, Hindenburg nomme Adolf Hitler chancelier du Reich, celui-ci accepte à une condition : que le Reichstag soit dissous. Par cette décision, il assène un coup de grâce fatal à la démocratie parlementaire d’une République de Weimar déjà fortement ébranlée.

Hitler obtient donc la chancellerie, le ministère de l’Intérieur et le ministère de l’Air. Le reste est encore tenu par la droite classique, Franz von Papen est nommé vice-chancelier et il pense ainsi pouvoir neutraliser Hitler et son parti en pleine progression.

« Un pari sur l’échec probable de ce parti inexpérimenté dans une coalition dominée par des politiciens madrés et éprouvés ».

Pourquoi von Papen a passé ce pacte avec Hitler ?

Son objectif est de se maintenir au pouvoir coûte que coûte pour enrayer la montée du communisme car le KPD obtient de plus en plus de sièges au parlement (100 sièges à l’élection de nov. 1932). La Russie bolchévique toute proche est un très mauvais exemple…La peur du « bolchévisme » est prégnante dans tous les partis du centre et de droite et bien sûr chez les industriels et les agrariens. L’incendie du siège du Reichstag dans la nuit du 27 au 28 février 1933 attribué à un militant communiste les conforte tous de la dangerosité des communistes et autres opposants de gauche.

Fin de la République de Weimar

La constitution de Weimar, sans être abrogée, est vidée de son contenu démocratique par les Nazis. Elle sera finalement officiellement abolie par les Alliés en 1945.

Notes :

1- La révolution de 1918 : Amorcée en octobre 1918 par des mutineries, la formation de conseils de soldats puis de conseils ouvriers, elle voit le remplacement de l'Empire par la République, épisode appelé la « révolution de Novembre » et la signature de l’armistice du 11 novembre 1918 .

2- Les principaux partis politiques

NSDAP = Parti national-socialiste des travailleurs allemands (nazi)

DNVP = Parti populaire national allemand (droite)

Zentrum = Parti du centre catholique

SPD = Parti social-démocrate d’Allemagne

KPD =Parti communiste d’Allemagne fondé fin décembre 1918 par Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg

3- Kurt von Schleicher très éphémère chancelier du 3 décembre 1932 au 30 janvier 1933 ( 1 mois et 27 jours). Proche conseiller de Hindenburg , Schleicher est ministre de la Défense au cabinet de Franz von Papen dont il organise la chute et lui succède.

Le 8 mai 1932, en échange de sa promesse de dissoudre le Reichstag et de lever l'interdiction de la SA et de la SS, Schleicher reçoit de Hitler la promesse de soutenir un nouveau gouvernement.

4-Frank von Papen

Johann Chapoutot le présente dans le prologue  du livre : un militaire, un aristocrate « bien né, roué, l’homme des élites et des réseaux de pouvoir allait dresser le cabot autrichien et tenir les rênes » De cet Hitler […] il ne ferait qu’une bouchée : « Je vais tellement l’acculer dans un coin de la pièce, qu’il va couiner. » 

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